Denis Diderot Supplment Voyage Bougainville Dissertation

LE SUPPLÉMENT AU VOYAGE DE BOUGAINVILLE

DENIS DIDEROT 1773

Sous titre :

Dialogue entre A et B sur l’inconvénient d’attacher des idées morales à certaines actions physiques qui n’en comportent pas.

Contexte historique :

1 an après l’encyclopédie

Le supplément au voyage de Bougainville est représentatif de l’œuvre de Diderot ; hétéroclite, diversifiée, plaisante, légère et philosophique. Dans cette œuvre, le philosophe cherche à divertir son lecteur comme dans un conte et à le faire réfléchir comme dans un dialogue philosophique.

Auteur :

Diderot est né en 1713 et mort en 1784.

Structure :

Succession de textes enchâssés dans un récit cadre. Débute et se termine par un dialogue entre deux européens A et B.

Conte philosophique : C'est un récit fictif comportant une série de péripéties destinées à retenir l'intérêt du lecteur. Pour cela, l'auteur recourt volontiers au merveilleux et met en scène des personnages types qui incarnent des thèses ou des idées plus ou moins convaincantes (EX : Pangloss incarne l'optimisme contre lequel s'oppose Voltaire).

Utopie : Etymologie : terme créé par Thomas More (1478-1535) pour le titre de son œuvre Utopia, construit à partir grec ou, non et topos, lieu, c'est-à-dire un lieu qui n'existe pas. Dans le sens courant, une utopie est un projet d'organisation politique ou un idéal qui ne tient pas compte des contraintes de la réalité ou de faits objectifs. Par extension, c'est un projet ou une idée qui apparaît comme irréalisable, illusoire ou chimérique. Les utopies se rencontrent essentiellement en littérature, en philosophie ou dans la pensée politique, à travers des conceptions imaginaires de communautés humaines, sans défaut. Elles sont décrites dans le but de servir de modèles d'organisation politique et sociale.

Structure :

1 er chapitre : dialogue entre A et B. Météorologie. B résume le voyage autour du monde. Questions du voyage (géants patagons, expulsion des jésuites du Paraguay, séjour en France d’Aoutourou, le tahitien ramené par Bougainville.)

2ème chapitre : discours du vieux tahitien. Sage. Met en garde. Enjeux économiques. Contamination des tahitien. Mauvais modèle de développement européen.

3ème chapitre : dialogue entre aumônier de l’expédition et Orou. Orou propose sa femme et ses trois filles. Orou cède ; incohérence de la religion chrétienne.

Histoire de Polly Baker. Enfants nés en dehors du cadre légal du mariage. En Angleterre.

4ème chapitre : dialogue entre Orou et l’aumônier. Orou expose les mœurs des tahitiens. Liberté d’avoir des relations avec qui ils veulent. Pour Orou, vœux de chasteté contre-nature.

5ème chapitre : a et b dialoguent. Impossible de

...

Voici un commentaire du « discours du vieux tahitien », extrait du chapitre 2 du Supplément au voyage de Bougainville de Diderot ( publié en 1796).

L’extrait étudié va de « Pleurez malheureux tahitiens » jusqu’à « à vertus chimériques » .

« Le discours du vieillard », Supplément au Voyage de Bougainville, introduction :

Le Supplément au voyage de Bougainville s’inspire du voyage réel de l’explorateur Bougainville en Océanie et de son récit Voyage autour du monde, dans lequel est évoquée la colère du vieux tahitien.

Diderot choisit de mettre en avant le point de vue des tahitiens pour dénoncer les vices de la société européenne à travers le discours d’un vieux tahitien, qui parle au nom de la communauté.

Questions possibles à l’oral de français sur « les adieux du vieillard » dans Supplément au voyage de Bougainville :

♦ Quels sont les enjeux du discours du vieux tahitien ?
♦ Quelle vision ce discours donne-t-il de la société européenne ? Par quels moyens ?
♦ En quoi ce texte reflète-t-il la pensée des philosophes des Lumières ?
♦ En quoi ce texte est-il une utopie ?
♦ Comment est représentée la société tahitienne dans le discours du vieillard ?
♦ Dans quelle mesure ce texte illustre-t-il le mythe du bon sauvage ?

Annonce du plan

Nous verrons comment la critique violente de la civilisation européenne (I) donne par contraste une vision utopique de la vie sauvage (II) grâce à la stratégie argumentative mise en place par Diderot (III).

I – Une critique de la civilisation européenne

A – La critique de la colonisation

Le vieux tahitien critique vivement la colonisation de Tahiti.

Il dénonce tout d’abord ce qu’est réellement la colonisation : un vol régi par un rapport de force. On observe ainsi le champ lexical du pillage : « égorger » , « corrompus » , « vils » , « chef des brigands » , « le vol de toute une contrée » .

L’omniprésence de déterminants et de pronoms possessifs souligne le désir de possession des colonisateurs : « Ce pays est à nous » , « du tien et du mien », « Nos filles et nos femmes », « votre sang », « dans notre terre le titre de notre futur esclavage ».

Ce rapport de force s’accompagne de violence et de cruauté : «fureurs », « féroce », « égorgés », « teintes de votre sang », « vengé », « vol », « t’emparer comme de la brute », «  jetés », « pillé », « saisi et exposé aux flèches ».

Les colonisateurs ne cherchent qu’à réduire les tahitiens en esclavage, comme le souligne le polyptote « esclavage » et « esclaves » ainsi que le champ lexical de l’esclavage : « enchaîner », « assujettir », « servirez sous eux », « t’obéissent », « nous asservir ».

L’antithèse entre liberté et esclavage est mise en évidence tout au long des adieux du vieillard à travers les parallélismes :
♦ « Nous sommes libres ; // et voilà que tu as enfoui dans notre terre le titre de notre futur esclavage »;
♦ « Ce pays est à nous. // Ce pays est à toi ! »;
♦  « Tu n’es pas esclave : tu souffrirais la mort plutôt que de l’être, // et tu veux nous asservir ! ».

Au delà de la colonisation, c’est la civilisation européenne elle-même qui est visée par le vieux tahitien.

B – La critique des valeurs de la société européenne

En dénonçant le comportement des colonisateurs, le vieillard dénonce en réalité les valeurs de la civilisation européenne : la propriété, la violence et le matérialisme.

L’idée de propriété est au cœur de la civilisation européenne : « Tu nous a prêché je ne sais quelle distinction du tien et du mien » .

Cette idée s’applique non seulement aux bien matériels et aux terres (« Ce pays est à nous » ), mais également aux êtres humains puisque les colonisateurs s’approprient les femmes tahitiennes et réduisent les tahitiens en esclavage.

Or ce rapport de possession engendre violence et jalousie : « tu es venu allumer en elles des fureurs inconnues » , « elles sont devenues folles dans tes bras » . Elle crée également une compétition violente entre les hommes : « vous vous êtes égorgées pour elles » .

Le vieillard dénonce également une société matérialiste mue par des « besoins superflus » (il s’agit là d’un oxymore puisqu’un besoin est forcément nécessaire).

Cette quête insensée de « besoins factices » ne crée qu’épuisement et agitation : « pénibles efforts » , « fatigues annuelles et journalières » , « t’agiter, te tourmenter » .

Transition : Cette vision négative de la civilisation européenne contraste avec la représentation utopique de la vie sauvage.

II – Une vision utopique de la vie sauvage

A – Eloge de la simplicité des tahitiens

Derrière la critique de la civilisation européenne transparaît l’éloge de la vie sauvage.

Les tahitiens sont en symbiose avec la nature, ce qui est marqué par la présence d’un champ lexical de la nature : «morceau de bois », « rive », « la nature », « terre », « côtes », « pierres », « l’écorce d’un de vos arbres », « champs », « animaux », « cabanes ».

Tout ce dont ils ont besoin, les tahitiens le trouvent dans la nature.

Ainsi, ils ne manquent de rien, ce qui est renforcé par l’hyperbole« Tout » (« Tout ce qui nous est nécessaire et bon, nous le possédons» )et la structure binaire des phrases qui suggère la facilité avec laquelle ils subviennent à leurs besoins : « Lorsque nous avons faim, nous avons de quoi manger ; lorsque nous avons froid, nous avons de quoi nous vêtir ».

Les tahitiens vivent selon une morale épicurienne qui consiste à borner ses ambitions ou ses désirs pour atteindre le bonheur dans une vie simple.

Dénués de « besoins superflus » , ils consacrent du temps à jouir de la vie et à se reposer (« Quand jouirons-nous ?« , « rien ne nous paraît préférable au repos » ).

On assiste à un renversement de valeur puisque c’est l’oisiveté – et non le travail – qui est présentée comme souhaitable par le vieux tahitien.

B – Tolérance et ouverture d’esprit

La société tahitienne est basée sur des valeurs fondamentales  :
♦ La liberté : «Nous sommes libres » ;
L’égalité et la fraternité :« le Tahitien est ton frère. Vous êtes deux enfants de la nature; quel droit as-tu sur lui qu’il n’ait pas sur toi ? » ;
Le partage : «Ici tout est à tous », « Nos filles et nos femmes nous sont communes ; tu as partagé ce privilège avec nous » ;
La tolérance : «Nous avons respecté notre image en toi » .

La notion de partage irrigue la société tahitienne : « Ici tout est à tous » , « Nos filles et nos femmes nous sont communes » .

Leur altruisme n’est pas uniquement tourné vers les individus de leur communauté, mais étendu à tous les êtres humains. La fraternité est mise en valeur dans le discours du vieillard : « Vous êtes deux enfants de la nature » , « le Tahitien est ton frère » , « Nous avons respecté notre image en toi » .

Les tahitiens sont même si respectueux de la vie humaine qu’ils préfèrent laisser partir les européens plutôt que de les tuer pour mettre fin à la colonisation : « Tahitiens ! Vous auriez un moyen d’échapper à un funeste avenir; mais j’aimerais mieux mourir que de vous en donner le conseil. Qu’ils s’éloignent et qu’ils vivent.« 

Ainsi, on retrouve dans Supplément au voyage de Bougainville la représentation du mythe du bon sauvage, avec une vision proche de celle de Rousseau : l’homme est bon à l’état de nature, alors que la civilisation le corrompt.

Transition : En donnant la parole au vieux tahitien, Diderot met en place une stratégie argumentative solide pour convaincre et persuader ses lecteurs.

III – La stratégie argumentative mise en place par Diderot

A – Un discours à forte tonalité polémique

Les adieux du vieux tahitien apparaissent comme un véritable réquisitoire à l’encontre des européens, réquisitoire dominé par une tonalité polémique.

Cette tonalité polémique transparaît tout d’abord dans la ponctuation forte.

Les nombreuses phrases exclamatives et interrogatives associées à des apostrophestraduisent l’indignation du vieillard : « Pleurez, malheureux Tahitiens ! », « O Tahitiens ! mes amis ! », « qui es-tu donc, pour faire des esclaves ? Orou ! », « Ce pays est à toi ! et pourquoi ? parce que tu y as mis le pied ? ».

L’accumulation des questions rhétoriques renforce l’incompréhension du tahitien face au comportement des européens.

Cette colère est renforcée par l’emploi de l’impératif et les interjections et apostrophes injurieuses :« Pleurez, malheureux Tahitiens ! pleurez ; mais que ce soit de l’arrivée, et non du départ de ces hommes ambitieux et méchants », « Et toi, chef des brigands qui t’obéissent, écartepromptement ton vaisseau de notre rive », « Laisse-nous nos mœurs », « Vadans ta contrée t’agiter, te tourmenter tant que tu voudras ; laisse-nousreposer : ne nous entête ni de tes besoins factices, ni de tes vertus chimériques ».

La colère du vieux tahitien est amplifiée par les sonorités agressives et virulentes, comme les allitérationsen « r », « p », « d » et « t » qui martèlent le discours.

Enfin, la brièveté des phrases, majoritairement séparées par des points-virgules, créée un rythme saccadé qui traduit la virulence du vieux tahitien.

B – Un discours raisonné

Mais derrière ce violent réquisitoire se cache un discours construit et raisonné.

Le vieux tahitien fait des constatsbasés sur des observations, ce qui est marqué par l’emploi du passé composé : « tu as tenté », «  tu nous as prêché », « tu es venu », « Elles sont devenues », «  Elles ont commencé », « Tu es venu ; nous sommes-nous jetés sur ta personne ?[…]Nous avons respecté notre image en toi ».

Il invite les européens à se mettre à la place de l’autre : « Nous sommes-nous jetés sur ta personne ? » , « T’avons-nous saisi et exposé aux flèches ? » et leur oppose une philosophie de vie réfléchie : « Tout ce qui nous est nécessaire et bon, nous le possédons.« 

Le vieillard n’est pas aveuglé par la haine. Il refuse d’utiliser la violence contre les colonisateurs (« Vous auriez un moyen d’échapper à un funeste avenir; mais j’aimerais mieux mourir que de vous eu donner le conseil. » ) et met sans cesse en relief la fraternité qui unit tous les hommes : « le Tahitien est ton frère« , « Nous avons respecté notre image en toi« .

Alors que les européens se persuadent de leur supériorité et pensent apporter leurs « lumières » aux tahitiens (« Nous ne voulons point troquer ce que tu appelles notre ignorance contre tes inutiles lumières. » ), le discours structuré du vieillard, sa tolérance, son analyse et son ouverture d’esprit contredisent la prétendue ignorance des tahitiens.

Les Tahitiens sont finalement les modèles d’une humanité ouverte et généreuse. Diderot opère une inversionironique : les prétendus civilisés sont barbares et les sauvages sont civilisés.

Les adieux du vieillard, Supplément au voyage de Bougainville, conclusion :

A travers le discours à la fois spontané et construit du vieux tahitien, Diderot critique la colonisation et la civilisation européenne.

Par contraste, il fait l’éloge du mode de vie et des mœurs des Tahitiens.

A l’instar d’autres philosophes comme Montaigne au 16ème siècle et Rousseau au 18ème siècle, Diderot reprend ici le mythe du bon sauvage pour dénoncer les vices de la civilisation européenne.

Tu étudies Supplément au voyage de Bougainville ? Regarde aussi :

♦ Dialogue entre Orou et l’aumônier (Supplément au voyage de Bougainville)
♦ L’histoire de Miss Polly Baker (supplément au voyage de Bougainville)
♦ Des cannibales, Montaigne : analyse de l’extrait n°1
♦ Des cannibales, Montaigne, analyse de l’extrait n°2
♦ Des coches, Montaigne : commentaire
♦ « Quand je danse, je danse », Montaigne (commentaire)
♦ Lettres persanes, Montesquieu, lettre 24 (commentaire)
♦ De l’esclavage des nègres, Montesquieu (commentaire)
♦ Jacques le fataliste, Diderot, incipit (commentaire)

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